DD Dorvillier

Danza permanente
Etats-Unis

du 2 avril au 2 mai 2012

conception, chorégraphie - DD Dorvillier
direction musicale et création sonore - Zeena Parkins
interprétation : Fabian Barba, Nuno Bizarro, Walter Dundervill, Naiara Mendioroz
assistante artistique : Heather Kravas
lumières : Thomas Dunn
régisseur technique: Jeff Englander
production: Milka Djordjevich

production - human future dance corps
co-production - The Kitchen (New York, USA), STUK, PACT Zollverein, Performing Arts Forum (pa-f.net), le CNDC Angers et grâce au soutien de la Ménagerie de Verre dans le cadre des studiolabs. Danza Permanente a bénéfi cié de la mise à disposition de studios Centre National de la Danse.
Avec le soutien de FUSED - French US Exchange in Dance - pour l’accueil de chorégraphes américains en résidence.

Danza Permanente s’empare d’une oeuvre musicale pré-existante et, à travers la transposition de la musique en danse, donne à voir la musique dans le silence. Composée à Vienne il y a plus de 200 ans par un homme sourd, la partition pour quatre instruments à cordes est ici interprétée par quatre danseurs. Ils incarnent la structure musicale, le comportement et la dynamique du quatuor dans le temps et l’espace. Le corps endosse le rôle et les propriétés du son et aspire à rendre la musique visible, dans le silence.

Opus 132 en la mineur

Pour Danza Permanente, DD Dorvillier et Zeena Parkins ont analysé la composition de l’opus 132 en la mineur pour quatuor à cordes de Ludwig van Beethoven. La partition se décompose en cinq mou vements, dont un plus long au centre, l’ émouvant « Heiliger Dankgesang » (« chanson de remercie ment »), série de molto adagios interrompue par deux vigoureux passages andante. L’un des derniers quatuors à cordes du compositeur, écrit deux ans avant sa mort, il est complexe et techniquement exigeant. Il s’est imposé dans le projet pour ses contrastes extrêmes, parfois doux et tendres ou vifs et presque superfi ciels, ainsi que pour sa profondeur et son intensité émotionnelle.

Il est important de noter qu’à aucun moment du spectacle le quatuor à cordes ne sera donné à entendre au public. L’identité de la piece musicale ne sera pas mise en avant dans le communication afi n d’éviter de cristalliser la curiosité du spectateur autour de la promesse d’une traduction, réussie ou non, d’une partition musicale en partition chorégraphique. Il s’agit ici de laisser l’opportunité au public de découvrir l’expérience libre de tous présupposés.

Une musique visible

Le processus de création a pour objectif de rendre une musique visible en silence. Danza Permanente ne sera que le résultat de cet effort : un objet chorégraphique dont le but n’est pas de savoir s’il restitue plus ou moins bien la musique de Beethoven mais plutôt de se développer et d’exister en tant que tel, au delà de son processus de création. Une expérience chorégraphique autonome, intel ligente et sensible. Rendre la musique visible se révèle être un exercice très subjectif, et peut-être impossible à réaliser. Notre propre compréhension de la musique devient alors un élément essentiel du processus de création.

Pour Danza Permanente, chacun des danseurs prend en charge la partition d’un instrument différent (1er violon – Naiara Mendioroz, 2ème violon – Fabian Barba, alto – Nuno Bizarro, violoncelle – Wal ter Dundervill). Ensemble, ils incarnent des comportements musicaux spécifi ques dans le temps et l’espace, par le biais d’un protocole silencieux (non-linguistique et non-mimétique) qui aboutit à la transposition formelle d’une expérience musicale en expérience visuelle cinétique. Il s’agit d’une reproduction précise du quatuor à cordes, à la fois structurelle et expressive, au sein d’un espace délimité et identifié par le spectateur.

Les méthodes de transcription varient d’un mouvement à l’autre, chacun étant très différent du suiv ant. Le premier mouvement par exemple, le assai sostenuto, est en proie à des thèmes très contrastés, références à des époques et des styles différents, avec notamment un motet de style renaissance, une marche militaire, une gavotte, et une aria d’inspiration italienne.

Dans ce mouvement, les principaux thèmes musicaux sont identifi és et transposés en un ensemble de phrases génériques dont les structures contiennent chacune les ingrédients qui apparaissent à travers les quatre instruments dans les innombrables variations du mouvement. Ces phrases musi cales génériques sont transformées en de courtes phrases dansées, en suivant aussi explicitement que possible les rythmes, les tonalités, et les références historiques musicale de la partition. Avec ces composants, nous retournons à la partition musicale et restaurons les séquences dansées dans l’ordre original. La partition est également étudiée verticalement et à travers les lignes de chaque instrument, afi n de comprendre et restituer les relations qui les unissent.

Ne devenir qu'un

Il n’est pas rare qu’à l’écoute du quatuor l’auditeur constate la fusion des sons entre eux, la dissolu tion des frontières entre les timbres de chaque instrument, le violoncelle devenant par exemple indis sociable du violon. Les quatre instruments ne faisant plus qu’un, l’auditeur ne perçoit qu’une musique. Ce sentiment, qui se révèle lorsque le morceau est extrêmement bien interprété, est probablement le défi le plus délicat du projet. La musique et la danse agissent sur les sens et la perception de façons totalement différentes. On pourrait dire qu’elles ont des natures incompatibles tant elles différent dans leur processus de création. Il ne sera donc pas aisé de fondre les corps des danseurs au plateau, si distincts et identifiables. Cette tentative de ne devenir qu’un peut sembler futile mais son probable échec permet de se confronter à nos limites et d’inventer des stratégies différentes afi n d’y parvenir. Elle est, à l’image de ce projet, en questionnement constant.

Univers sonore et visuel

La compositrice Zeena Parkins crée un environnement sonore en perpétuelle évolution, à peine perceptible, « room tones » parcourant la salle, précédée d’un univers sonore très bruyant lors de l’entrée du public, qui contrastera et amplifiera le quasi-silence dans lequel se déroule la pièce. Une attention particulière est portée au son venant des pieds des danseurs sur le sol. Une couche de matériau d’insonorisation sera mis en place sous le tapis de danse afin d’atténuer ces bruits secondaires. Parce que la danse n’est pas ici une représentation rythmique de la musique, mais plutôt une incarnation de celle-ci, les sons étrangers de pieds ou de chaussures sur le sol ramènerait le spectateur trop rapidement à écouter avec les oreilles, au lieu d’écouter avec les yeux.

La lumière, conçue par Thomas Dunn, joue un rôle important dans le lien qui unie la pièce avec la partition. Elle permet de visualiser les changements dynamiques de la musique ainsi que l’atmosphère induite par les changements de tonalité. La lumière se dégagera de la danse plutôt qu’elle ne l’éclairera. La scénographie se compose simplement d’un sol et de pendrillons gris formant un cube.

La durée de la pièce, environ une heure, est déterminée par la partition musicale. S’y ajoute quelques brefs pauses entre certains mouvements.

 

Danza Permanente est un projet artistique qui interroge notre perception, la production de sens dans la danse, ainsi que la place et la pertinence de l’art chorégraphique dans notre société. La proposition peut sembler au premier abord un travail classique de chorégraphie basée sur une musique avec l’objectif de parvenir à un résultat concret, narratif et sensible. Le projet diffère néanmoins fortement de cette tradition.

Danza Permanente étudie la construction fondamentale de la musique, comment celle-ci fonctionne non linguistiquement et formellement pour parvenir à produire de la pensée, et provoquer l’émotion chez l’auditeur. Le projet emprunte les fonctions formelles et sensibles de la musique, afin de mettre en évidence dans la danse cet état de pensée et d’émotion qui semble si particulier à la musique.

Danza Permanente interroge directement l’expérience qui sera à voir sur le plateau, le public assistant à une expérience artistique originale à travers laquelle un espace de liberté lui est offert pour penser et ressentir, imaginer un sens qui lui est propre. Ce projet a pour ambition l’innovation et l’expérimentation, en s’attachant à un concept qui, esthétiquement et formellement, pourrait se démarquer des définitions dans laquelle la danse contemporaine s’est enfermée dans sa relation à la musique et à la représentation.