Alain Buffard

France

Baron samedi
du 12 au 22 décembre 2011

J'ai eu envie de faire un jour une comédie musicale, ça a produit (Not) a Love Song ; il y a toujours un autre rêve en marche : Kurt Weill, qui lui aussi fait partie de mon panthéon et qui a fortement marqué mon imaginaire. J’ai déjà esquissé une relation avec lui dans (Not) a Love Song et dans Tout va bien, mais la question est toujours de savoir comment se frotter à un tel monument. Sa musique est un mélange de rengaines populaires et de musique savante très sophistiquée déjouant le piège des catégories. Afin de me détacher du contexte euro-centré de Bertolt Brecht - Kurt Weill, l'idée m’est venue de transposer leur univers vénéneux avec sa cohorte de mauvais garçons et de drôles de dames dans un lieu imaginaire, avec des performers noirs venus d’Afrique, de la Caraïbe, des États-Unis et de France.

Projet musical et politique

Des chansons comme La ballade de Mackie ou Alabama song ont été reprises par nombreux chanteurs de rock et de jazz ; George Antheil écrivait en 1930, que presque toutes les vendeuses en Europe fredonnaient les airs de l’Opéra de Quat’ sous ; récemment Robert Wilson montait ce même opéra avec les comédiens du Berliner Ensemble. Cette popularité lui a valu jusqu’à peu un ostracisme de la part du monde cloisonné de la musique classique, l’impact politique des textes de Brecht ayant sans doute aussi contribué à la mise à l’écart de cette œuvre prolifique. Quoi qu’il en soit, ce corpus est selon moi un joyau de l’art occidental.
Alors pourquoi demander à des performers de cultures et de générations si différentes de s’emparer d’un tel monument ? Un constat d’abord : à de rares exceptions, les danseurs noirs ou métis sont cantonnés sur les plateaux, en France, au hip hop ou au modern’ jazz, et non pas à la danse contemporaine. Cette invisibilité a son pendant dans les salles du côté des spectateurs. Plutôt que de demander au danseur noir de jouer au Noir ou à l’Africain, je voudrais contribuer à changer la donne qui régit actuellement l’espace de la scène. La musique de Weill s’est vue jouer de différentes manières,  du rock le plus ébouriffé à un traitement sage et très révérencieux de la part de certains musiciens classiques, et l’on ne se pose pas la question de savoir si Jessye Norman est noire quand elle chante Schubert. Mais il en va autrement pour la représentation des corps en danse, plus fortement encore qu’au théâtre, où l’on admet difficilement que Phèdre ou Bérénice soient noires. Kurt Weill lui même avait jeté les ponts quand il est arrivé aux USA, en demandant au poète noir Langston Hughes d’écrire le livret de Street scene (1947).  
Inverser en quelque sorte les points de vues et produire une multiplicité de circulations, entre les lieux, les conditions, les formations, et les origines me semble pus que jamais nécessaire. Cela veut dire faire circuler les gestes, les signes, les images, les mots et les musiques. Les faire circuler, cela veut dire aussi les faire partager par des personnes qui peuvent en proposer des usages inverses ou des usages pris eux-mêmes entre des pôles opposés. La question de l’inversion est à l’œuvre dans les spectacles du « Blackface »’. Le livre de Lhamon nous oblige à un autre regard de la culture Blackface, celle-ci n’est pas née des plantations du Sud mais du melting-pot des grandes villes du Nord. Elle n’est pas simplement une représentation caricaturale et raciste des Noirs, mais bien un mélange social des Noirs et des ouvriers émigrés, à travers la transaction de gestes et de leur représentation, les uns et les autres composent une identité commune en s’appropriant les traits de l’autre comme une réponse révoltée à l’oppresseur.  C’est aussi la raison pour laquelle, je demande à Olivier Normand de se joindre à ce projet.

Depuis quelques années, nous assistons en France, à un ressac « décomplexé » de la part de certains hommes politiques de droite comme de gauche qui à travers leurs discours veulent redonner une certaine fierté de notre Histoire. Ces derniers montrent combien notre rapport à notre passé colonial est en quelque sorte aveugle. C’est bien là, une raison de plus, pour entreprendre ce projet. Il aurait été sans doute plus évident que je m’attache à trouver des performers issus des anciennes colonies françaises, mais je crois plus pertinent de traiter ce sujet non pas dans une perspective historique mais plutôt « nomadologique ». Je crois que l’art a cette capacité de défaire les présupposés culturels et politiques. La convergence et la transaction des savoirs artistiques, chorégraphiques et surtout musicaux des artistes ici réunis permettront, j’en suis sûr, une nouvelle lecture de Kurt Weill.

Je commence toujours un projet en trouvant un titre. Celui-ci sera Baron Samedi. Baron Samedi est un esprit (Lwa ou Loa) dans le Vaudou, c’est un Guédé (un esprit des morts) qui permet le passage de la vie au trépas. Il est représenté en noir et blanc, dans les cérémonies il est bruyant et danse souvent très bien, des danses lascives, très sexuelles ; il s’invite aux cérémonies, qu’il vient déranger. C’est une figure essentielle de l’inversion – il est souvent homosexuel et se permet beaucoup de transgressions sociales, il participe plus globalement de ce monde à l’envers qui domine dans la tradition baroque et que l’Opéra de quat’ sous a actualisé au XX° siècle[6] <#_ftn6> . Baron Samedi est donc la parfaite figure tutélaire pour ce projet, il est celui qui permet le passage, de convoquer quelques fantômes, et puis il est le corps dansant, symbole de la visibilité de  la vie, il est aussi le support de l'invisibilité de la mort qui travaille ces corps subrepticement.

Alain Buffard (novembre 2010)

création en avril 2012 au Théâtre de Nîmes