Múa

chorégraphie Emmanuelle Huynh

créée en 1995

Ce travail fait suite à trois expériences qui m’ont profondément bouleversée et qui, quoique bien différentes, me semblent intimement liées. Tout d’abord, celle du parcours Dark Noir de Michel Reilhac à la vidéothèque de Paris. Plongé dans un noir absolu qui coupe de tout repère visuel habituel, le spectateur est tendu vers tout ce qui peut lui servir d’indication pour sentir, comprendre, saisir. Les sensations corporelles les plus simples sont elles-mêmes transformées et décuplées. Le simple fait de voir acquiert une force inconnue du fait de ce « passage au noir ». Il m’a semblé que l’on pouvait spécifier cette réflexion en ce qui concerne l’image du corps et encore plus précisément celle du corps dansant.

Improviser les yeux fermés constitue la deuxième expérience et est liée à mon parcours d’interprète. Tant par ce qu’elle donne à voir de fragilité et d’abandon que par ce qu’elle fait vivre, la danse les yeux fermés est une expérience fondamentale pour le danseur : le travail interne des sensations coupé de la projection vers le dehors par le regard, acquiert alors une résonance exceptionnelle qui conduit à une danse d’état dont l’intensité est rare.

Enfin, mon voyage au Viêt-Nam, dans le cadre de la bourse Villa Médicis hors les murs, a constitué une étape personnelle et artistique importante. Ne parlant pas la langue, la danse a été mon seul lien, hormis les activités de la vie ordinaire, avec les Vietnamiens. Plongée dans un monde inconnu, j’ai cependant eu le sentiment de connaître, de reconnaître des choses qui me constituaient profondément.

Múa est à vivre comme une expérience où obscurité-lumière, apparition-disparition, silence-musique, danse et immobilité sont les interfaces d’une seule et même chose : l’avènement à soi-même et au monde.

This work developped from three experiences that moved me profoundly. Though distinct, each seemed to me intimately linked. First, the experience of Michel Reilhac's Dark Noir at the Paris Vidéothèque. Submerged in an absolute darkness, cut off from every ordinary visual landmark, the viewer is braced for anything that might serve as an indication for sensing, holding onto or understanding. While the retina makes unaccustomed efforts, the other senses such as hearing and smell are exacerbated. The most simple bodily sensations are transformed and multiplied. At the end of this journey, one has the feeling one will never again see as before. This simple act of seeing acquires an unknown force after this « passage into obscurity ». It seemed to me possible to transfer this concept to the image of the body, and more precisely to the dancing body.

Improvising with closed eyes is the second experience and is tied to my background as a performer. As much from what it offers of fragility and abandon as by what it forces one to live, dancing with closed eyes is a fundamental experience for a dancer : the internal work of perception, cut off from the regard's projection towards the exterior, acquires an exceptional resonance leading to a dance of being, of rare intensity.

Finally my trip to Vietnam with a grant from « Villa Medicis hors-les-murs » (outside the walls) constitued an important stage, artistically and personally. Unable to speak the language, outside of everyday activities, dance was my only connection with the vietnamese. Immersed in an unfamiliar world, I still had the feeling of understanding, of « re-cognizing » things that are profoundly part of me.The sentiment of sizing the connection of my origins came from my everyday-body adapting so easily to the climate, the food, the vietnamese rhythms and from experiencing dance with the dancers I met. It seems to me that Darkness is a metaphor to name this feeling of closeness covered by the veil of the unknown.

Múa is meant to be lived as an experience where obscurity-light, appearance-disappearance, silence-music, dance and immobility are the interfaces of a single thing : the accession to oneself and to the world.

Emmanuelle Huynh


Múa, solo dans une presque totale obscurité. Position radicale ? Plutôt retour à une question fondamentale de la danse : comment interagissent le geste du danseur et la perception du spectateur ? Comment l’un et l’autre refondent ou transforment des codes communs, comment le recours à certaines conventions du spectacle et du mouvement conditionne le regard du spectateur, et réciproquement, comment la transformation de ce regard – ici par la pénombre obligeant par des modes de perception inhabituels, notamment la vision dite périphérique – transforme le geste du danseur. »

Múa is a solo danced in almost complete darkness, is this because of some radical point of view? No, it is more a fundamental question about dance itself: how do the movements of the dancer interact with the perception of the spectator? How do they reinforce or change the rules, how does the use of certain conventions in performance and movement condition the eyes of the spectator – and vice-versa, how does the changing of his or her way of seeing, here by having to use peripheral and other forms of vision through the darkness – change the movement of the dancer ?

Isabelle Ginot, in Regards sur la création.

Forme pour immobilité Emmanuelle Huynh,
obscurité Yves Godin,
silence Kasper T. Toeplitz,
transparence Christian Rizzo.

Production compagnie Múa et Théâtre contemporain de la danse.
Emmanuelle Huynh a bénéficié pour ce projet d’une bourse 
Villa Médicis hors les murs au Viêt-Nam.

durée 30’

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les 2, 3, 5 et 6 avril 2012 au Quai - Angers